05 juillet 2008
La laitière
Les bras pleins, la peau claire, le visage doux et rond, c’est l’archétype de la nounou idéale, de la blanchisseuse fraîche, une caricature de publicité pour yaourts.
Un petit nez qui rosit au soleil, tout petit, tout mini, un peu retroussé, à peine marqué, le nez de Lucy, la copine de Charlie Brown. Dès qu’elle va au soleil et qu’elle oublie de passer un bout de peau sous une crème solaire haute protection, ça crame. Enfin, ça devient rose pale, mais sur le blanc nacré de sa peau, ça tranche quand même. Régulièrement, au gré des saisons, elle débarque avec le bout du nez et les pommettes rose betterave, la marque du décolleté bien nette, les traces de bretelles dans le dos. Elle aime bien, ça lui fait des couleurs, ça réagit, ça la change de son côté sempiternellement marmoréen... Sa peau blanche, crémeuse, lisse, sans tâches, sans grains de beauté, sans aspérités, on croirait un pot de crème fraîche, ça à l’air doux, tendre, comme un bébé. Un bébé aux gros seins et aux hanches rondes. Des seins de nounou, qu’elle ne montre pas trop, mais qu’on ne peut pas ignorer ni l’été, face aux jolis décolletés à bretelles, ni l’hiver, sous les pulls qui se soulèvent sous leur volume...
Des hanches rondes mais pas trop, une jolie taille et des bras comme des petits pains au lait. Ronds, pleins, onctueux, des bras faits pour cajoler des nourrissons, pour être dénudés, frais, sentant le Mixa Bébé, l’eau de fleur d’oranger. Elle sourit souvent, elle éclate d’un rire bref comme le jappement d’un petit chien. Elle a le rire facile, elle est d’une nature gaie, tolérante. Elle est heureuse de vivre, heureuse de ce qu’elle à, pas envieuse des autres ni d’un autre bonheur, bien dans son univers
Elle s’enthousiasme pour tout, tout ce qui est nouveau et même ce qui ne l’est pas. Elle est comme un petit chiot qui s’accroche aux jambes et furète partout en faisant des petits pipis de joie. Ravie de découvrir une nouvelle odeur, une nouvelle couleur, un nouveau son. Heureuse et comblée d’un rayon de soleil, d’un déjeuner avec une copine, d’un chocolat offert...

04 juillet 2008
La discrète
Elle ressemble à un petit animal craintif et vif. Une bestiole apeurée. Elle a dans les yeux l’exacte expression de ces petits chiens fragiles qui tremblent continuellement sur des petites pattes de verre.
Le sternum creusé, les mains coincées sous les bras croisés comme si elle avait tout le temps froid. Un air interrogatif, le corps très légèrement en recul, un imperceptible frémissement, une façon de lever les yeux par en dessous. Elle écarquille les yeux, qu’elle a grands, et bien noirs. Elle a toujours la tête rentrée dans les épaules, et lorsqu’on lui adresse la parole, elle a l’infime mouvement de recul qu’ont les chiens qui ont été battus.
Elle est jolie, un visage fin, presque un museau, un petit nez joliment dessiné, de grands yeux noirs, une peau pâle, des cheveux noirs trop courts. Elle est bien faite, mince, les longs muscles d’une fille qui court, les bras presque maigres. Elle ne sait bien sur pas qu’elle est jolie et attirante.
Elle a tout le temps peur de gêner, de déranger, de dire une connerie, de dire des choses pas intéressantes. Elle ne se trouve pas intéressante. Et puis elle préfère ne pas l’être, intéressante, ça ferait plus d’ennuis qu’autre chose. Elle se déplace silencieusement, d’une démarche rapide, les cuisses serrées, on entend le frottement de son pantalon. Les bras croisés pour se protéger, elle jette des petits coups d’œil rapides à droite et à gauche, par en dessous.
Même assise elle rentre la tête dans les épaules…on a envie de la secouer, de la redresser, au moins. La déplier. L’ouvrir. Tout son corps dit la réclusion, la tension. Une espèce d’austérité, de gravité. Elle mange des céréales, des légumes, des laitages et des œufs, plein d’œufs. Elle fait ses courses une fois par semaine, le samedi, entre midi et deux. Toujours dans le même supermarché, jamais à un autre moment. Elle prépare ses repas à l’avance, une gamelle qu’elle emporte au bureau… Le soir, à la débauche, en hiver, elle va à la salle de gym, et dès qu’il fait beau, elle va courir, elle en a besoin, elle court plusieurs fois par semaine, le plus souvent possible, elle se sent molle et flasque sans ça, elle dit. Après le sport, elle rentre chez elle. Elle prépare ses vêtements le dimanche pour toute la semaine, elle repasse ses affaires pour que tout soit prêt. Tout ça n’a pas l’air très folichon. On ne sait pas si elle est heureuse ou malheureuse. On devine bien que ça pourrait être mieux, rien qu’en ayant vu une fois comment son regard change et la transforme lorsqu’on lui dit quelque chose de gentil et de sincère. On a envie qu’un jour quelqu’un lui donne envie d’avoir tout le temps cet air là.

03 juillet 2008
La Reine blanche
Y a très peu de filles qui arrivent à porter les cheveux très courts, avec cette petite frange ridicule à la Jeanne d’Arc. Coupe à la tondeuse, quelques centimètres sur le crâne, et la petite frange ridicule devant. Elle a ça, comme coupe, et elle n’est pas ridicule, ni enlaidie. Elle est bien comme ça. Bien mieux que jolie… elle est elle, autre. Différente. Différente de tous les styles de nanas un peu archétypales qu’on retrouve toujours autour de soi.
Elle parle beaucoup de ce qu’elle aime ou de ce qu’elle n’aime pas, pourvu que ça reste dans le domaine de l’intellect et de l’abstraction. Pourvu que jamais on ne puisse deviner où ça a pu la toucher. Sans être forcément snob, elle sait écrire Zhang Yimou sans faire de fautes. Elle est toujours en parfaite adéquation avec l’intellectuellement correct, même quand elle pète. En dépit de cela, elle est indiscutablement brillante. Terriblement intelligente, inexorablement drôle, spirituelle, précise, se payant le luxe d'un petit côté déjanté, surréaliste, décalé.
Fondamentalement différente, elle semble à la fois terriblement anxieuse à l’idée de se faire remarquer. Elle promène son regard paisible, presque hautain, en faisant bouger son corps avec sobriété, sans jamais se laisser aller. Toujours très droite, le menton en avant et les épaules affaissées. Elle balaye les lieux par-dessus les épaules des autres, fumant des cigarettes avec de grands mouvements amples, un porté de bras extraordinaire de mesure et de justesse. Elle sourit, comme une déesse qui condescendrait à retrousser ses lèvres, elle penche la tête vers le cendrier, écrase la clope, elle sourit lentement, comme si ça venait de très loin, comme s’il venait de se dire quelque chose de très fin, compréhensible par un petit nombre d’initiés seulement.
Sans même qu’elle en soit consciente, elle donne à quiconque l’approche l’impression d’être un lourdaud, un gros pataud sans classe. Elle, c'est la Déesse qui décide de ce qui est bien ou pas, qui sait et qui n’a même pas besoin de dire. Elle semble lisse, jamais en proie au doute, jamais fatiguée, jamais déstabilisée, jamais mal à l’aise, jamais intimidée. Elle ne cherche jamais sa place, elle y est, tout le temps.

02 juillet 2008
Un après-midi de chien
Ce qu’on voit d’elle quand elle relève la tête, c’est sa mâchoire. Sa mâchoire serrée en un rictus de rire, comme si elle tenait quelque chose entre ses dents qu’elle ne veuille pas laisser échapper. Comme ces chiens qui écartent les babines en gardant les crocs bien serrés, comme s’ils riaient, sauf qu’eux, ils ne rient pas. Sauf les chiens de comptoir de Gouriot. Elle ressemble à un chien de Gouriot. Ça la ferait rire de le savoir, elle se marre tout le temps.
De temps en temps y a des grands blancs où elle se tient silencieuse, elle mate, les grands yeux attentifs et agrandis derrière les verres épais des lunettes. Elle écoute, elle jubile, elle se régale. Elle aime bien les gens je crois. Elle aime bien la vie. Elle se réjouit par à coups, brutalement, ça fuse hors d’elle. Le plaisir d’être là ou là, au milieu des pins, au bord de la mer, ou ailleurs. Le plaisir d’un rayon de soleil ce matin dans la cour, elle va traîner son fauteuil dans le soleil et s’y asseoir. Quand il y a un truc qui lui plait elle se penche en arrière, et elle rejette ses cheveux derrière la nuque d’un petit geste nerveux.
Ah oui, elle se trémousse, croisant les jambes à la façon de Betty Boop, fronçant le nez, la tête en arrière. Elle est gourmande, bien sur, forcément. Elle le dit. Quand elle mange et qu’elle aime ça s’entend. Elle dit que c’est bon. Elle dit merci.
Elle est ronde, mais pas molle. Une ronde nerveuse. Speed. Elle ne rit pas, elle éclate de rire. Elle te regarde bien profond dans les yeux, avec les siens, noirs, profonds, et elle met un tour de verrou. Elle te touche aussi, pour être sure que tu ne vas pas lui échapper. On ne sait jamais. Elle t’écoute intensément, comme si ce que tu disais était incroyablement fascinant. Elle secoue la tête et fait briller ses yeux, les dents serrées sur son sourire de chien, pour te faire comprendre qu’elle t’écoute bien et qu’elle est fabuleusement en phase avec toi.
Elle a des petits cheveux tout fins, comme ceux des enfants. Des cheveux qui restent un peu plats sur la tête et ondulent à peine. Elle est brune. Elle a l’habitude de se percher tout le temps sur des chaussures à talons, des pompes de dame, un peu classiques, un peu sans style. Elle se débrouille très bien avec. Elle sait très bien les balancer au bout du pied quand elle en a marre, et les expédier sous un fauteuil pour aller danser. Elle adore danser. Elle se marre en dansant. En dansant pieds nus.
