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Aujourd’hui Malcie va vous parler d’art contemporain.

Aaaaaah !

Chouette.

Oui, vous êtes contents, et moi aussi ! Parce que j’adore l’art contemporain.

Ben quoi ?

L’art contemporain, c’est quand même un réservoir inépuisable de chroniques potentiellement hilarantes. Que celui qui ne s’est jamais payé une poilade en lisant les cartels me jette la première pierre.

Une jubilation que vous n’avouerez jamais.

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Il est de très mauvais ton de s’afficher hermétique à l’art contemporain.

Ou alors en chuchotant, et encore, après avoir vérifié que celui à qui vous faites cette confidence honteuse ne cherche pas à vous piéger. Bien sur, ça vous est déjà arrivé aussi, au sortir d’une exposition qui vous avait laissé aussi dubitatif qu’un bulot devant un convertisseur euro, de tomber sur une connaissance qui vous entraine par l’épaule vers le buffet avec un grand sourire et un « Alooooors ? Tu trouves comment ??? » jovial. Il a l'air détendu, et balaye le sol devant lui de sa Converse, le torse en arrière et le gobelet pendant au bout du bras.

 

Et là, comme certains avant vous, vous commettez l’irréparable, vous ne vous méfiez pas, au lieu de noyer le poisson et répondre « Et ben écoutes, ça va bien, et toi, tes projets, ça avance ? », vous lâchez tout.

« J’ai trouvé ça franchement super nase. Un vide sidéral et dix pages de conceptualisation à la con.  C’est à peu près aussi intéressant qu’une notice de crème antirides »

 Et Toc ! Oulala vous ne l’avez pas loupé ! Alors là, vous vous êtes bien lâché. Et ça fait un bien fou. C'est vrai.

En un éclair vous comprenez que ce n’était pas la bonne réponse. L’œil de l’autre s’éteint progressivement, son sourire reste figé alors qu’il se détourne lentement pour attraper, sans même regarder, un verre de vin blanc. Un seul. Vous restez planté là, cherchant un appui autour de vous.Vous êtes bien seul, on dirait. Votre « connaissance » vient tout à coup d’apercevoir un de ces vieux amis de l’école maternelle, vers qui il agite frénétiquement la main « Ha Ha, Paul ! Incroyable ! » absolument médusé par la surprise de le voir là, vous balbutiant un faible « Tu m’excuses, hein… » vous montrant son ami d’enfance de la main, à la façon d’une hôtesse de l’air en début de vol, pendant qu’il le rejoint, vous gardant en vue le long du trajet pour vous abandonner définitivement une fois l’autre atteint. Autour de vous les conversations ont repris, mais en l’espace de cette « fraction de seconde » comme on dit dans les livres du grand auteur Marc L, c’est proprement incroyable, l’espace s’est reconstruit de telle manière que plus un trou ne figure dans les petits groupes, juste des dos, des profils, des trois-quarts, là où se trouvaient une « fraction de seconde » plus tôt des visages souriants et ouverts.Et oui. Vous avez perpétré un acte transgressif.
Si vous le voulez bien, nous allons décomposer ensemble la situation, et ainsi vous allez mieux comprendre vos erreurs.

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Tout d’abord, il y a fort à parier que vous avez mal évalué votre interlocuteur. Pourtant, quelques signes avant-coureurs auraient pu vous mettre sur la piste… Pour les garçons, écharpe légère, grise ou noire, faisant un tour - un seul - autour du cou, veste cintrée noire ou blouson de l’armée, paire de Converse, total look noir, lunettes rectangulaires noires, devraient agir comme autant de petits signaux d’alarme. Pour les filles, tous les looks arty et/ou bohèmes sont à considérer avec suspicion, mais c’est plus compliqué. Avec les filles, on ne peut jamais savoir. Après, il va sans dire que sont potentiellement tabous galeristes et commissaires d’expositions, tous les institutionnels de la culture, les artistes, principalement ceux qui s’estampillent « plasticiens », et les théâtreux, copains de blabla, qui partagent avec l’art contemporain le goût de l’explication de texte. Donc là, le conseil, c’est « silence ». A moins que l’interlocuteur n’envoie des indices par des mots clefs tels que « charlot » ou « n’importe quoi » ou encore « alors là je sèche », tenez-vous à carreau et continuez à observer et écouter du coin de l’oreille ce qui se dit autour de vous… La ruse la plus commune, bien sur, c’est de renvoyer la question à votre interlocuteur avec un « Et toi ??? » enjoué, tout en vous saisissant d’un gros toast recouvert de chantilly au basilic - mieux encore, la verrine de coquilles Saint-Jacques, mais plus rare - et en pointant du doigt votre bouche puis secouant la main comme si vous vouliez écarter une mouche, le geste étant censé signifier « oulala quelle grosse gourmande je fais j’ai pas pu résister vas y toi parle pendant que je mange ». Continuez à vous empiffrer de telle manière que vous ayez sans arrêt la bouche pleine pendant que votre interlocuteur se dévoile le premier. Vous n’avez plus qu’à ponctuer son discours de « hun hun » et hocher la tête vigoureusement. Si vous souhaitez garder un peu d’intégrité, vous pouvez toujours écarquiller très grand les yeux, ou bien pencher la tête sur le côté, ou encore fermer les yeux en inclinant la tête en arrière, comme si vous réfléchissiez très très fort à la profondeur et à la pertinence du commentaire de votre interlocuteur. Vous pourrez toujours prétendre plus tard, si le vent tourne, que vous n’avez jamais compris ce que Georges avait bien pu trouver à cette expo débile, et que lorsque vous en avez parlé, vous ne vous êtes pas gênée pour lui donner votre point de vue.

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Mais on ne peut pas tout le temps garder la bouche pleine... Et là se joue la partie la plus délicate. Vous avez encore quelques minutes de répit en attrapant un gobelet en plastique et en avalant de grandes gorgées de liquide pour faire passer la petite collation. Vous pouvez réitérer le petit sketch de communication non-verbale ci-dessus évoqué - les roulements d’yeux, la main agitée comme si vous aviez très chaud et très honte - mais après la déglutition finale, il faudra bien y aller.

Oublions l’astuce citée plus haut, le « Ahan, saluuuuuuuuut toi ! » en filant vers une vieille copine d’un air très désolé et en haussant les épaules. L’autre est déjà au bord de l’implosion, vous n’allez pas vous en sortir comme ça, il réclame son dû, et il a bien raison. La lâcheté est un vilain défaut. Vous devez montrer de quel bord vous êtes. Vous engager.

Les trois quarts des gens ici présents n’ont pas eu à la faire ? Je sais, c’est injuste.

Pas de bol. Peut être n’avez-vous pas été assez rapide ? N’auriez-vous pas pu prendre le bras d’une amie juste à la sortie pour lui murmurer une petite confidence, lui rapporter une anecdote, un truc qui commence par « Tu sais pas ??? Je… ». Vous auriez échangé quelques mots ensemble en riant de concert jusqu’au buffet et c’était bon, sauvé. Tout le monde a oublié pourquoi il était là, une fois le buffet atteint.

Après, pour la gestion des attaques embusquées pendant le reste de la soirée, ce n’est qu’une affaire de bon sens, il n’est pas bien difficile de repérer les snipers. Ce sont eux qui continuent à déambuler dans la galerie, un verre à la main, en s’arrêtant devant les œuvres d’un air pensif, exécutant la danse du vernissage, deux pas lents en arrière, trois petits pas rapides en avant, on tend le cou vers l’œuvre, on se recule en clignant des yeux, puis un pas de côté et on recommence. Les plus courageux lisent les étiquettes mais ce n’est pas forcément une bonne idée parce que ça prend au minimum trois quarts d’heure, le temps de relire trois fois chaque phrase et de se retourner pour pouffer sans que l’on vous remarque.

 

Donc, celui là, déjà, s’il déambule tout seul un verre à la main, c’est qu’il se fait chier parce qu’il ne connait personne. Et là vous tombez de Charybde en Scylla. Parce que le gars qui connait personne dans un vernissage, c’est lui qu’il faut à tout prix éviter. Souvent il est un peu moche, ou un peu vieux, ou les deux. Généralement non conforme aux codes vestimentaires en vigueur. Le boulet est rarement un type grand et bien bâti, au teint frais et sain du gars qui vit en plein air, les dents blanches derrière un bon sourire franc. Même si je dois avouer qu’on pourrait s’y tromper, non, Crocodile Dundee n’est pas un boulet. Le boulet parfois même, il sent de la bouche. Ne riez pas, vous savez bien que c’est vrai, qu’un malheur n’arrive jamais seul. Parce que ça vous est arrivé à tous. Ah oui. Pas forcément dans un vernissage, mais à un pot de fin d’année, un congrès professionnel, une invitation promotionnelle, une réunion de parents d’élèves, au Salon des chiots et petits chiens… Le boulet est souvent mal attifé, la chemise ou la veste qui tombe un peu, l’imperméable sur le bras. Il a souvent le poil un peu rare, la peau pâle, et il manque un peu de charisme.

Donc, là, c’est très simple, la seule technique possible c’est l’évitement. Ne jamais croiser son regard. Au besoin, loucher.

Après, même si on sait que le boulet est insensible aux signaux de communication non-verbale, on lui en envoie quand même quelques uns. La tête tournée systématiquement à l’opposé de là où il se trouve, le dos qui fait barrage. Ne pas hésiter à se tourner dans l’autre sens lorsqu’il passe et repasse, quitte à être grossier. Car grossier il faudra l’être à un moment donné ou à un autre il faudra en passer par là. Je sais, ça fait mal quand on a été élevé dans le respect du prochain, la charité envers les pauvres, les malades, les faibles, les exclus de la société…

Bon c’est comme vous voudrez mais je vous aurais prévenu.

Et ben voilà. Voilà où nous en sommes à présent. Le boulet est glué à vous comme une bernique au rocher depuis une demi-heure de bavardage mou, inintéressant, de considérations molles sur l’exposition, la qualité du champagne, quelques questions sur vous « Et vous venez souvent ? … Et vous êtes… ? Ah, oui, ça doit être intéressant… ». L’ennui tombe sur vous comme par hypnose, vous cherchez fébrilement comment vous débarrasser de l’importun, mais comme ils sont malins, ces gens là, ils savent que jamais ils ne doivent laisser retomber la pression, ne pas vous quitter des yeux une seule seconde, pour que vous n’ayez pas le temps de repérer une bouée de sauvetage, ne pas laisser le silence s’installer, jamais. Aussi la seule alternative pour vous à ce stade, c’est l’impolitesse. Jamais personne ne viendra volontairement vous sortir de ce mauvais pas pour prendre votre place.Si vous avez de vraiment bons amis dans l’assemblée, peut-être l’un d’entre eux, percevant votre embarras dans l’un des rares regards désespérés que vous avez pu lancer à la ronde, viendra-t-il vous délivrer par un motif fallacieux « Ah, Michel ! Je ne t’avais pas vu ! Dis-moi, tu ne m’avais pas parlé de… » vous prenant par l’épaule avec un grand sourire en direction du boulet « Je vous l’emprunte, hein ? ». Là, tout de suite, sans attendre, vous pouvez dire à cette personne que vous êtes son ami pour la vie et échanger vos sangs.

 

Sinon, il y a la technique de pêche à faible distance. Dans votre entourage proche, cherchez bien, il y a forcément quelqu’un que vous connaissez un tout petit peu. Quelqu’un avec qui vous avez échangé un sourire une heure plus tôt fera l’affaire, ne chipotez pas. Même ce type que vous détestez, Benjamin, totalement imbu de lui-même et lunatique, allez-y, c’est vraiment pas le moment de faire le difficile, franchement. Faites semblant de rire très fort à ce que vous raconte le boulet et tournez-vous aussitôt vers Benjamin, comme si il loupait le truc le plus rigolo du monde. Avec un peu de chance, il se rapprochera pour partager avec vous ce moment de franche rigolade et c’est là qu’il faut jouer finement. Ferrer doucement le poisson. Reprendre n’importe quel élément de la conversation molle « Comme me le disait justement Monsieur Boulet à propos de l’exposition, l’artiste a vraiment un univers très fort !!! Je vous présente Benjamin, un spécialiste de l’art, Monsieur boulet ! Je vais nous chercher des verres, pendant que vous papotez ensemble, hmmm ? Je reviens tout de suite ! » Le tout avec l’air le plus pimpant possible. Plein d’entrain, joyeux et vif. A aucun moment les protagonistes ne doivent se douter que vous ne reviendrez jamais.

 

Le conseil que je vous donne, c’est de vous tirer carrément. Si le lieu est très grand, vous pouvez sans risque ni honte passer le reste de la soirée planqué derrière votre copain Robert à grignoter des tartines et boire du jus de papaye tout en faisant se tordre vos amis à la narration de votre forfait, mais le plus sur c’est tout de même de vider les lieux. Parce que non seulement Benjamin risque n’avoir apprécié votre coup de pute que très moyennement, et venir vous le faire savoir vertement, mais aussi parce vous n’êtes pas à l’abri d’une deuxième salve de monsieur boulet.

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Revenons à la dernière gorgée de blanc.

Vous vous êtes raisonné. Après tout, une petite compromission, ça n’a jamais fait de mal à personne, et puis, au fond, vous restez bien campé sur vos positions, vous avez votre opinion pour vous, n’est-ce pas l’essentiel ?

Et vous avez quand même eu trois ou quatre saucisses cocktail pour réfléchir...

Toujours pas la moindre petite idée ?

Bon.

D’accord.

Je vous aide.

Oui oui, ce sont des grands classiques, mais tellement parfaits. Ne me dites pas que « Oui, c’est très fort » ou « Je trouve ça intéressant » ont perdu de leur modernité et de leur efficacité ! Ne me dites pas que vous ne les avez jamais employées !
Encore mieux, l’une de mes très chères amies, me parlant d’une exposition à laquelle elle s’était rendue il y a quelques jours, m’en a sorti spontanément une très très bonne, qu’elle s’attend à trouver ici, puisque dans la seconde où elle s’est aperçue en rougissant de ce qu’elle venait de dire j’ai sorti mon calepin pour le noter.

« Y a truc qui n’est pas inintéressant mais j’arrive pas à cerner quoi »
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Je jure que c’est vrai.